Que développe-t-on réellement lorsqu’on entraîne le mental ?

Dans l’article précédent, nous avons examiné plusieurs idées reçues sur la préparation mentale. Les conseils peuvent sembler d’une simplicité trompeuse : arrêter d’y penser, voir les choses positivement, ne pas se mettre la pression, rester calme. Pourtant, on ne peut pas simplement mettre ses pensées sur pause, les émotions difficiles ne signifient pas que quelque chose ne va pas et chercher à contrôler chacune de ses expériences intérieures ne revient pas à développer sa capacité à performer efficacement.

Alors, si la préparation mentale ne consiste pas à éliminer les pensées, à éviter les émotions ou à se forcer à rester positif en toutes circonstances, que cherche-t-on réellement à développer ?

C’est là que la question devient intéressante.

Alors, que cherche-t-on réellement à développer ?

Le mental ne se résume pas à une qualité unique qu’on appellerait la force mentale. Il mobilise plusieurs capacités qui interagissent entre elles : la manière dont nous nous comprenons et donnons du sens à ce que nous faisons, ce qui nous motive et nous engage, la façon dont nous percevons nos capacités, l’endroit où nous dirigeons notre attention, notre manière de réguler notre niveau d’activation, la façon dont nous ressentons et interprétons les signaux de notre corps, notre capacité à nous adapter, à apprendre et à rebondir après un revers, notre aptitude à passer à l’action sous pression, ainsi que l’influence des personnes et de l’environnement qui nous entourent.

Ces capacités ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres. Elles interagissent en permanence, et leur importance varie selon la personne et le contexte.

Prenons l’exemple d’une personne qui se prépare à une compétition importante. À mesure que l’échéance approche, elle devient de plus en plus attentive à tout ce qui pourrait mal se passer. Son attention est concentrée sur le résultat. Elle remarque des tensions dans son corps et les interprète comme le signe qu’elle n’est pas prête. Sa confiance commence à fluctuer. De plus, cette compétition compte énormément pour elle, ce qui donne encore plus de poids à la possibilité d’échouer.

Il serait facile de résumer cette situation à du stress ou à un manque de confiance. Pourtant, plusieurs mécanismes peuvent être à l’œuvre.

La façon dont cette personne se perçoit et le sens qu’elle donne à la compétition peuvent influencer la pression qu’elle ressent. Ses croyances concernant ses capacités peuvent orienter son attention. L’interprétation de ses sensations physiques peut modifier sa manière de réagir à son niveau d’activation. Ses expériences passées peuvent façonner ses attentes. Sa motivation peut la pousser à aller vers le défi, tandis que la peur de l’échec la retient dans le même temps. Les personnes qui l’entourent et les attentes qu’elle perçoit peuvent ajouter une pression supplémentaire.

Ce qui ressemble à un seul problème peut donc impliquer plusieurs mécanismes qui s’influencent mutuellement.

C’est l’une des raisons pour lesquelles la notion de « force mentale » peut être trompeuse. Elle réduit une réalité complexe à une caractéristique unique, alors que la performance dépend de nombreux processus psychologiques qui interagissent en permanence.

Bien plus qu’un trait de caractère

Les mots que nous utilisons ont leur importance, car ils influencent ce que nous pensons possible.

Qualifier quelqu’un de « mentalement fort » peut donner l’impression que cette personne possède une qualité innée que d’autres n’ont pas. Elle serait simplement plus résiliente, plus confiante ou plus à l’aise face à la pression. Cette manière de voir les choses laisse peu de place au développement.

La psychologie du sport distingue notamment les caractéristiques des habiletés psychologiques. Les caractéristiques psychologiques renvoient à des tendances ou à des qualités associées à notre manière habituelle de fonctionner. Les habiletés psychologiques, quant à elles, désignent des capacités et des stratégies qui peuvent s’apprendre et se développer. Nous avons évidemment des points de départ différents, et toutes les dimensions du fonctionnement psychologique ne sont pas aussi faciles à faire évoluer. Mais cette distinction remet en question l’idée selon laquelle la capacité à performer efficacement serait simplement quelque chose que l’on possède dès le départ.

Le principe est comparable à celui de la préparation physique. Personne ne s’attend à développer sa force simplement en décidant d’être fort. Elle se construit grâce à des sollicitations répétées, à un niveau de difficulté adapté, à la récupération et à l’adaptation. Les capacités psychologiques peuvent elles aussi se développer à travers une pratique délibérée et l’expérience.

Cela ne signifie pas que la préparation mentale peut transformer tous les aspects de la personnalité ou faire disparaître toutes les difficultés. Cela signifie qu’il est possible de mieux comprendre notre fonctionnement et de développer les capacités utiles aux situations que nous souhaitons apprendre à traverser.

C’est là que l’entraînement mental devient bien plus intéressant que la simple idée de devenir « plus fort mentalement ».

Différentes façons d’aborder le mental

Il n’existe pas de modèle unique permettant de rendre compte de toutes les dimensions de la performance mentale. Les différentes approches en psychologie du sport et en préparation mentale organisent ce domaine de diverses manières, selon ce qu’elles cherchent à comprendre, le public auquel elles s’adressent et le contexte de performance.

Certains modèles se concentrent principalement sur des habiletés psychologiques telles que la fixation d’objectifs, l’imagerie mentale, le dialogue interne ou le contrôle attentionnel. D’autres accordent davantage de place aux caractéristiques psychologiques plus générales, au bien-être, au développement personnel, aux relations ou aux interactions entre l’individu et son environnement.

Chez Unfold, nous avons choisi une approche plus large. Plutôt que de partir d’une liste de techniques à appliquer, nous cherchons à comprendre la personne, sa performance et le contexte dans lequel elles s’inscrivent. Le cadre de référence s’articule autour de dix dimensions complémentaires :

  • Identité & sens — la façon dont nous nous percevons et le sens que nous donnons à ce que nous faisons.
  • Motivation & engagement — ce qui nous pousse à agir et nous permet de rester engagés.
  • Confiance & croyances — la manière dont nous évaluons nos capacités et ce que nous pensons possible.
  • Attention & présence — ce que nous remarquons et la manière dont nous orientons notre attention.
  • Activation & régulation — notre façon de réagir aux variations du niveau d’activation, au stress et à l’intensité émotionnelle.
  • Corps & sensations — la manière dont nous ressentons et interprétons les informations provenant de notre corps.
  • Adaptation & résilience — notre capacité à réagir lorsque les circonstances changent ou que les choses ne se déroulent pas comme prévu.
  • Apprentissage & développement — la manière dont nous tirons des enseignements de nos expériences pour faire évoluer nos performances futures.
  • Performance & exécution — la façon dont la préparation se traduit en action lorsque cela compte.
  • Relations & environnement — l’influence des personnes, des attentes et du contexte qui nous entourent sur notre performance.

Ces dix dimensions ne sont pas des cases indépendantes, et elles ne constituent pas une hiérarchie universelle des habiletés mentales. Elles offrent différentes perspectives, complémentaires et interconnectées, pour comprendre la performance. Les dimensions à privilégier dépendent de la personne, de la situation et de ce qu’elle cherche à développer.

Comprendre avant d’intervenir

C’est aussi pour cette raison que la préparation mentale ne consiste pas à accumuler des techniques.

Il peut être tentant de voir l’entraînement mental comme une boîte à outils : la respiration pour gérer l’anxiété, l’imagerie mentale pour renforcer la confiance, le dialogue interne pour contrer les pensées négatives, la fixation d’objectifs pour entretenir la motivation. Pourtant, les habiletés psychologiques ne correspondent pas aussi simplement à des techniques précises, et une même technique peut répondre à des besoins très différents.

Un même exercice de respiration peut, par exemple, servir à réguler le niveau d’activation, à ramener l’attention dans le moment présent, à développer la conscience des sensations physiques ou à créer une pause avant de réagir. L’imagerie mentale peut soutenir la confiance, préparer à une situation inhabituelle, répéter une réponse sous pression ou aider à clarifier ce que l’on souhaite mettre en œuvre. Le dialogue interne peut orienter l’attention, renforcer une intention, aider à prendre du recul ou permettre de réagir différemment dans un moment difficile.

La technique n’est qu’une partie de l’ensemble. Son utilité dépend de la personne, de la situation et de ce qu’elle cherche à développer.

C’est pourquoi les solutions miracles ont leurs limites. Une technique peut être utile sans pour autant répondre à ce qui est à l’origine d’une difficulté particulière. Deux personnes peuvent rencontrer le même problème en apparence tout en ayant besoin de travailler sur des aspects très différents.

Comprendre vient donc avant l’intervention. Avant de décider ce qu’une personne doit travailler, il est important de comprendre ce qui se passe, ce qui peut l’influencer et ce que la situation exige réellement. C’est seulement ensuite qu’une stratégie peut être choisie de manière réfléchie, plutôt que d’être appliquée comme une solution toute faite.

Entraîner ce qui compte vraiment

La préparation mentale ne consiste pas à devenir constamment calme, confiant ou positif. Ces états ne sont ni possibles ni nécessairement souhaitables dans toutes les situations.

Une compétition peut compter énormément et être abordée efficacement. On peut être nerveux et bien performer. Le doute peut coexister avec l’engagement. La frustration peut être présente sans pour autant déterminer le déroulement des événements.

L’objectif n’est pas de créer un état intérieur idéal avant de passer à l’action. Il s’agit plutôt de développer des capacités qui restent utiles lorsque notre vécu intérieur est loin d’être idéal, et de pouvoir les mobiliser lorsque la performance compte vraiment.

Réussir à exécuter ce que l’on a préparé à l’entraînement est une chose. Être capable de mobiliser ses acquis lorsque l’enjeu augmente, que la pression devient réelle et que le résultat prend davantage d’importance en est une autre. Développer une habileté qui ne fonctionne que lorsque tout est facile présente peu d’intérêt.

C’est lorsque les conditions changent que la différence se fait : lorsque la pression monte, que la fatigue s’installe, que les attentes augmentent ou que le résultat prend soudain une tout autre importance.

La pratique devient alors essentielle. Développer une capacité ne se limite pas à la comprendre intellectuellement. Il faut apprendre à reconnaître certains schémas, expérimenter volontairement différentes façons de réagir, observer ce qui se passe et ajuster son approche au fil du temps.

En ce sens, l’entraînement mental présente de nombreux points communs avec l’entraînement physique. Il repose sur une démarche délibérée plutôt que sur le hasard. Il demande de la répétition plutôt qu’une intervention ponctuelle. Il se construit progressivement, et les capacités à travailler évoluent avec les exigences rencontrées.

Apprendre à travailler avec son mental

Envisager la préparation mentale de cette manière change notre point de départ.

Au lieu de nous demander si nous sommes suffisamment forts mentalement, nous pouvons chercher à comprendre plus précisément ce qui se passe. Plutôt que de considérer une expérience difficile comme la preuve d’une faiblesse personnelle, nous pouvons examiner les mécanismes en jeu. Au lieu de chercher immédiatement une technique pour faire disparaître une sensation inconfortable, nous pouvons d’abord comprendre ce qui se passe et quelle réponse la situation demande.

Comprendre cette complexité ne rend pas la performance plus simple. Cela permet de mieux agir sur ce qui peut l’influencer.

Le mental n’est pas un trait de personnalité, ni une mesure fixe de notre capacité à faire face aux difficultés. Il mobilise un ensemble dynamique de capacités qui peuvent se développer grâce à l’expérience, à la pratique et à un entraînement délibéré.

Peut-être que l’objectif n’a jamais été de contrôler parfaitement notre esprit.

Peut-être s’agit-il plutôt de le comprendre suffisamment pour apprendre à travailler avec lui.

À retenir

La performance mentale ne se résume pas à une qualité unique appelée force mentale. Elle repose sur plusieurs capacités psychologiques interconnectées qui influencent notre manière d’aborder la performance, de la vivre et d’y réagir.

Nombre de ces capacités peuvent se développer. La question utile n’est donc pas simplement « Suis-je suffisamment fort mentalement ? », mais plutôt « Que se passe-t-il ici, qu’exige cette situation et que puis-je développer ? »

Le mental n’est pas une qualité que l’on possède ou que l’on n’a pas. C’est un ensemble de capacités que l’on peut développer.

Sources et lectures complémentaires

Birrer, D., & Morgan, G. (2010). Psychological skills as a way to enhance an athlete’s performance in high-intensity sports. Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports, 20(Suppl. 2), 78–87.

Dohme, L. C., Bloom, G. A., Caron, J. G., & Falcão, W. R. (2019). A systematic review of definitions and conceptualisations of psychological characteristics and skills in sport. International Review of Sport and Exercise Psychology.

Vealey, R. S. (2024). A framework for mental training in sport: Enhancing mental skills, wellbeing, and performance. Journal of Applied Sport Psychology, 36(2), 365–384.

Weinberg, R. S., & Gould, D. (2019). Foundations of Sport and Exercise Psychology (7e éd.). Human Kinetics.

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